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Vera Frenkel


par Dot Tuer

Je ne connais pas d’histoire qui ne soit pas vraie.
— Vera Frenkel

Depuis plus de 30 ans, Vera Frenkel crée des œuvres multimédias — tantôt poignantes, tantôt critiques, humoristiques et brillantes — qui vont au cœur des questions d’identité et d’appartenance, ou d’exil et de nostalgie. Embrassant gravure, collage photographique, vidéo, performance, dessin, cyberart, informatique interactive et installations grand format, sa pratique artistique ouvre les espaces de l’imaginaire et de la réflexion critique en jouant sur la multiplication des sens. Entremêlant le vocabulaire visuel de l’avant-garde aux traditions narratives, ses œuvres sont remarquables en ce qu’elles repoussent les frontières entre simulation, vérité et fiction. À la fois muse et mage, Frenkel met son art au service d’une exploration des mythes culturels et des conjectures sociales qui fondent et complexifient nos psychés individuelles et collectives. Exploitant les artifices du moniteur vidéo et de la page web pour examiner les interfaces entre l’art et la vie, l’artefact et l’archétype, Frenkel est elle-même devenue une créatrice de mythes culturels.

Dans String Games: Improvisations for Inter-City Video (1974), l’une de ses premières œuvres, Frenkel utilise la technologie émergente de la téléconférence de Bell Canada pour créer un contact entre deux groupes d’artistes, l’un à Toronto et l’autre à Montréal. Dans le but d’établir un rapprochement virtuel, chacun de ces groupes exécute des actions selon des modèles de communication fondés sur le jeu de ficelle. Un an plus tard, Frenkel réalise une série de performances au St. Lawrence Hall de Toronto, au cours desquelles elle intègre poésie, tableaux et musique dans un montage spatial d’actions, d’objets et de sons. Ces œuvres servent ensuite de références dans The Big Book (1975), une installation de 30 panneaux composés de dessins, de gravures et de textes . À la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, Frenkel produit une série de vidéos sur l’obscure auteure canadienne Cornelia Lumsden qui, avant de disparaître, a écrit roman lors d’un séjour à Paris, durant l’entre-deux-guerres. Symbole de tous les combats des femmes artistes et de la condition d’exilée, Lumsden se révèle l’alter ego de Frenkel. Avec les vidéos sur Cornelia Lumsden, la recherche esthétique de Frenkel prend la forme d’une exploration des possibilités narratives de la vidéo afin d’arriver à estomper les limites entre documentaire et fiction. Devenue la plus attachante et la plus mystérieuse écrivaine canadienne en exil, Cornelia Lumsden a fait l’objet de spéculations et de controverses, et suscité l’intérêt d’experts, d’amateurs et d’amis, de même que celui d’une montréalaise qui prétendit que Frenkel avait usurpé son nom de famille et son identité.

Autre conjoncture favorable au chevauchement vérité-création, caractéristique de l’art et de la vie même de Frenkel, la première projection de The Last Screening Room: A Valentine (1984) — récit obsédant et bien ciselé d’un futur où les récits et la pluie seraient bannis du Canada — a lieu à la galerie A Space, peu de temps après une descente illégale menée par la Commission de censure de l’Ontario. Malgré la présence intimidante et répétée des censeurs résolus à saisir son vidéo, Frenkel décide de poursuivre la projection. À cette occasion, comme à bien d’autres reprises, la position éthique de Frenkel confirme l’autonomie de l’artiste et sert d’inspiration à la communauté culturelle. Trois ans plus tard, Frenkel présente le Censored: Or the Making of a Pornographer (1987), un vidéo et une installation qui retracent avec humour la réalisation d’un film portant sur les habitudes sexuelles des puces et qui deviendra un classique de la satire politique au Canada.

Durant les années 1990, Frenkel produit deux installations vidéo. Acclamées par la critique internationale, … from the Transit Bar et Body Missing (Porté disparu) poursuivent sa réflexion sur l’absence historique, personnifiée par Cornelia Lumsden, et traitent de la dispersion des peuples et des cultures . Commandé pour l’exposition Documenta IX, tenue en 1992, en Allemagne, le projet ... from the Transit Bar abrite un piano-bar réel où sont présentés les témoignages vidéographiques sur les expériences de migration et de déplacement de 14 Canadiens. Sur les six moniteurs vidéo installés dans le bar, les divers fragments des témoignages sont orchestrés dans un montage qui superpose aux voix originales un récit narré en yiddish et en polonais, de même que des sous-titres en allemand, en français et en anglais. Tout comme le bar lui-même, langage et image deviennent littéralement et métaphoriquement l’espace de rencontres fortuites et de la perte d’identité culturelle.

Dans Body Missing, exposée d’abord en 1994 à la Offenes Kulturhaus de Linz, en Autriche, les œuvres d’art perdues qu’Hitler avaient autrefois entreposées dans une mine de sel près de Linz, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, constituent le sujet d’une vaste enquête ainsi qu’une allégorie de la bureaucratisation du génocide et de la disparition systématique des corps et des cultures. En recomposant, sous forme de montages photographiques et d’un vidéo en six volets, listes d’archives et photographies, conversations surprises dans des cafés, rumeurs et comptes rendus de témoins, Frenkel, qui associe ici la création artistique à la découverte de preuves, réalise un monument unique à la mémoire des victimes de guerre, qui rappelle aussi les ravages de la guerre. Avec le site web de Body Missing (www.yorku.ca/bodymissing), Frenkel exploite l’immense potentiel qu’offre Internet pour héberger sa réflexion sur l’histoire et sur la mémoire. Elle établit ainsi une association entre son enquête sur les vols d’œuvres d’art perpétrés par le Troisième Reich, les histoires racontées au barman de ... from the Transit Bar et les pages web d’artistes qu’elle a invités à mener leur propre enquête sur les œuvres perdues et à rendre leur propre hommage.

Avec sa plus récente œuvre, L’InstitutMD : ou, que ne ferait-on pas par amour, Frenkel replace sa critique de la bureaucratie dans un contexte canadien et élargit son intégration informatique du texte et de l’image afin de créer un contenu narratif aux multiples couches, qui traite de la situation — tantôt malheureuse, tantôt humoristique — d’artistes vivant dans une maison de retraite administrée par l’État. Fonctionnant à la fois comme un site web (www.the-national-institute.org) et comme une installation, L’InstitutMD raconte l’histoire de quelques artistes âgés qui vivent dans un bâtiment transformé en hôpital et qui sont soumis à la structure administrative kafkaïenne instaurée par de petits apparatchiks provenant de galeries d’art canadiennes défuntes et d’organismes subventionnaires. Critique à peine voilée de l’âgisme et de la « corporatisation » croissante des arts au Canada, L’InstitutMD expose les multiples points de vue des résidants, du comité et du personnel afin de poser les questions suivantes : qu’est-ce que l’art ? qu’est-ce que la vie ? et pourquoi avons-nous intérêt à soutenir les artistes en tant que visionnaires de la culture plutôt que les technocrates?

En raison du travail de pionnière effectué par Frenkel dans le domaine des nouveaux médias, il semble tout indiqué que la nature essentielle de son art ait récemment réussi à s’insinuer dans un coffret DVD suffisamment petit pour se glisser dans un sac à main. Of Memory and Displacement éclaire les innovations formelles et la profondeur intellectuelle de l’engagement de Frenkel envers un art conçu comme pratique sociale et comme affirmation de la vie . Ce document DVD — qui contient quelques-uns de ses vidéos, des renseignements sur ses installations, des versions de deux importantes œuvres web, des entrevues avec l’artiste, des textes critiques sur son travail, révèle la portée multidisciplinaire ainsi que les préoccupations thématiques qui ont placé Frenkel à l’avant-plan des artistes qui abordent les questionnements actuels de la culture mondiale. Créatrice et gardienne de l’imaginaire social du Canada, Frenkel noue des fictions hybrides au fil d’une trame ludique où récits et images racontent à quel point l’art détermine notre perception et notre interaction avec le monde qui nous entoure.

Dot Tuer est écrivaine ainsi que professeure d’histoire de l’art et des théories culturelles au Ontario College of Art and Design.